L’idée que, passé un certain âge, on ne pourrait plus prononcer correctement les langues que l’on souhaite apprendre trouve son origine dans d’une analyse absolument pertinente et très ancienne, celle d’Evgueni Dmitrievitch Polivanov, un linguiste russe (polyglotte orientaliste spécialiste de la langue japonaise) qui fut le premier a émettre l’idée que, lorsque nous entendons une langue étrangère, notre cerveau cherche à reconnaître dans le flux sonore perçu des éléments identifiables, repérés par comparaison avec la (ou les) langue(s) que nous parlons déjà. Dans son ouvrage de 1931, La perception des sons d'une langue étrangère , il explique que notre oreille identifie les sons qui sont dans notre langue, mais pas ceux qui n’en font pas partie (voyelles, consonnes, phonèmes), et il ajoute que nous identifions également comme potentiellement porteur de sens les phénomènes sonores (intonation, organisation et distribution de phonèmes, etc.) qui ont du sens dans notre langue usuelle, tandis qu’il est d’autant plus difficile d’attribuer du sens à un phénomène vocal entendu que celui-ci s’éloigne de la langue que nous avons l’habitude d’utiliser pour communiquer.
Cette idée cruciale a inspiré tout un courant de penseurs et notamment un autre linguiste russe, Nikolaï Sergueïevitch Troubetzkoï, (généralement considéré comme le père de la phonologie moderne) qui a formulé la métaphore conceptuelle suivante : « L’homme s'approprie le système de sa langue maternelle. Mais s’il entend parler une autre langue, il emploie involontairement pour l’analyse de ce qu'il entend le "crible phonologique" de sa langue maternelle qui lui est familier. Et comme ce crible ne convient pas pour la langue étrangère entendue, il se produit de nombreuses erreurs et incompréhensions. Les sons de la langue étrangère reçoivent une interprétation phonologiquement inexacte, puisqu'on les fait passer par le "crible phonologique" de sa propre langue.» (Principes de phonologie, 1939).
De là est née l’idée que, passé un certain âge, on ne pourrait plus apprendre à prononcer correctement. Et s’il a été démontré que, lors du babillage, le petit bébé teste tous les sons possibles qu’il est en mesure de réaliser avec sa bouche en ne retenant, progressivement, que ceux avec lesquels il parvient à entrer en communication avec son entourage, cela ne signifie pas que, une fois l’âge adulte atteint, on ne pourrait plus réaliser ces sons. D’ailleurs, au sein même de leur langue dite “maternelle”, certaines personnes ont besoin de l’accompagnement d’un orthophoniste pour parvenir à prononcer certains sons ou autres défis articulatoires. Si l’on peut aider un monolingue à prononcer certains sons, pourquoi cela ne serait-il plus possible pour une seconde ou une troisième langue ?
Le « crible phonologique » est assurément une réalité statistique. Mais il n’est pas une fatalité individuelle. Pour s’en convaincre, il n’est que d’écouter parler Akira Mizubayashi, écrivain japonais d’expression française
https://www.youtube.com/watch?v=iLmgGY7Ed-I. Et l’on trouve bien d’autres « plurilingues tardifs » nous sont de bons exemples du fait qu’on peut acquérir une prononciation « sans accent » même en ayant commencé à apprendre une langue étrangère à un âge avancé. Pour information, la première interférence pour apprendre à bien prononcer étant – nul besoin de faire référence à des études savantes pour le comprendre – le fait de commencer l’apprentissage de la langue vivante avec des supports écrits : en effet, tout système de transcription écrite n’est qu’un moyen approximatif et imparfait de rendre compte de la matière sonore d’une langue. Comment voulez-vous bien lire dans une langue dont vous ne savez pas encore prononcer les sons de base ? Ainsi se sont succédé des générations d’apprenant d’anglais dont les Britanniques ont tiré l’expression « Speaking English like a French man », et les Français de leur côté stigmatisant les immigrants en disant d’eux qu’ils « parlent français comme des vaches espagnoles. » Ces locutions – pas toujours bienveillantes, malheureusement – nous disent clairement à quel point la qualité de la prononciation d’une langue est un facteur d’intégration sociale.
Atteindre en langue étrangère une prononciation semblable à celle d’un « natif » de nécessite, certes, une volonté réelle de bien prononcer, mais cela n’est pas suffisant. En raison, précisément, du fameux « crible phonologique » précédemment décrit, l’accompagnement d’un enseignant – expert en modélisation puis correction de la prononciation – s’impose. Les techniques sont nombreuses, il faut du temps pour les apprendre et surtout savoir les bien utiliser. C’est pour raison, tous les enseignants de La Ferme Linguistique sont en formation permanente dans ce domaine et en mesure de vous aider à prononcer efficacement.